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Combattre le capitalisme avec ses propres armes : une illusion dangereuse

Dans un monde hyper-surveillé et militarisé, les insurrections non structurées sont soit écrasées, soit instrumentalisées. En Haïti, les armes circulent déjà, mais elles sont entre les mains de gangs et de réseaux criminels souvent liés à des intérêts transnationaux. Une violence sans projet politique clair ne libère pas le peuple : elle l’enferme dans un cycle de destruction permanente.

J’aime voir des penseurs persuadés qu’ils peuvent combattre le capitalisme avec les outils mêmes que ce système a conçus. Cette conviction traduit une colère légitime, mais elle révèle aussi une profonde confusion stratégique. Car l’indignation, aussi sincère soit-elle, ne suffit pas à produire un changement réel lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une lecture lucide du monde contemporain.

Le capitalisme moderne n’est pas seulement un système économique. C’est un ordre global qui contrôle les flux financiers, l’information, la culture, les technologies et même les formes de contestation. Il absorbe ses opposants, recycle leurs discours et transforme la révolte en produit consommable. Croire qu’on peut le renverser frontalement, sans en comprendre les mécanismes, revient à combattre un incendie avec de l’essence.

Les médias de masse : une fausse tribune populaire

La communication de masse est souvent présentée comme un outil d’émancipation. En réalité, elle enrichit presque toujours des groupes capitalistes déjà dominants. Les plateformes, les chaînes de télévision, les journaux et même les réseaux sociaux fonctionnent selon des logiques de profit, de visibilité payante et de dépendance financière.

En Haïti comme ailleurs, parler au peuple à travers ces canaux implique presque toujours un alignement, explicite ou implicite, avec des intérêts économiques ou politiques. Les discours trop radicaux sont marginalisés, ceux qui dérangent vraiment sont discrédités, et ceux qui circulent sont édulcorés jusqu’à devenir inoffensifs. La parole critique est tolérée tant qu’elle ne menace pas l’ordre établi.

Le mythe de la révolution armée

L’appel à la révolution armée continue de séduire certains esprits, mais il relève aujourd’hui davantage du fantasme que d’une stratégie sérieuse. Où trouver les armes ? Qui les finance ? Qui les contrôle ? Et surtout, contre qui se bat-on réellement ?

Écrire, prôner l’idéal : mais par quels circuits ?

Produire des idées, écrire des textes, défendre des idéaux reste indispensable. Mais là encore, une question centrale se pose : qui publie, qui édite, qui diffuse ? L’espace intellectuel mondial est lui aussi structuré par des logiques de pouvoir et de financement.

Les idées véritablement subversives peinent à trouver des canaux de diffusion. Celles qui circulent sont souvent neutralisées, reformulées ou dépolitisées. L’idéalisme sans infrastructure matérielle et institutionnelle devient un luxe réservé à ceux qui n’ont pas à en payer le prix.

Le capitalisme comme virus systémique

Un dirigeant haïtien sérieux doit accepter une vérité inconfortable : le capitalisme global, dans sa forme actuelle, est pratiquement imbattable par confrontation directe. Il fonctionne comme un virus : il s’adapte, mute, récupère ses critiques et survit à ses propres crises.

Face à un tel système, l’affrontement idéologique pur est voué à l’échec. La stratégie pertinente n’est pas la destruction immédiate, mais le contournement intelligent, dans l’intérêt du bien-être collectif. Il ne s’agit pas de capituler, mais de manœuvrer.

Contourner pour reconstruire

Contourner le système signifie réduire les dépendances sans prôner une rupture irréaliste. Cela implique de renforcer l’autonomie productive, agricole et énergétique, d’investir dans une éducation à la fois critique et technique, de créer des mécanismes économiques communautaires, et de bâtir des institutions capables de négocier avec le monde sans illusion ni soumission.

Plusieurs pays ont emprunté cette voie, avec des succès relatifs mais réels. Ils n’ont pas détruit le capitalisme ; ils l’ont utilisé comme un outil au service d’un projet national clairement défini. Haïti peut s’en inspirer sans copier.

Le vrai combat pour le peuple aujourd’hui

Le combat pour le peuple haïtien n’est ni un slogan ni une posture morale. C’est un travail long, difficile, souvent ingrat. Il passe par la reconstruction de l’État, la sécurisation du territoire, la responsabilisation des élites économiques, la redistribution réelle des richesses et la restauration de la confiance collective.

La radicalité la plus efficace aujourd’hui n’est pas celle des discours enflammés, mais celle de la lucidité stratégique. Entre la révolution romantique et la résignation cynique, il existe une voie exigeante : celle d’une transformation patiente, consciente des rapports de force mondiaux.

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